Une mémoire défaillante

Quand j’entre ici, j’accepte enfin ce que cet endroit est devenu. Il y a quelques années, quand j’ai envoyé des troupes éliminer les intrus qui se trouvaient dans la pièce d’à côté, je ne pensais pas qu’ils franchiraient ces murs. Et encore moins qu’ils toucheraient une partie alliée. Je n’ai rien vu venir, ça s’est fait en douceur. Ils n’ont pas touchés aux dossiers les plus importants, fort heureusement. Mais parfois quand j’en cherche un en particulier, il m’est impossible de le trouver.

J’ai beau avoir passé des jours dans ce bureau à ranger tout ce foutoir et à avoir renvoyé ces troupes sur le champ, il y a certains endroits où je n’ai plus accès. Notamment un casier – sur les milliers que je possède – qu’il m’est impossible d’ouvrir. Les dégâts extérieurs sont pourtant minimes, quelques bosses et égratignures, rien d’alarmant aux premiers abords. Mais c’est comme si la substance de leurs armes venait d’ailleurs. Invisible à l’oeil nu, elle m’a empêchée de me rendre compte de ce désastre avant. Je sais que ce casier renferme des informations que j’ai classé il y a bien longtemps – mais même quatre ans après cette guerre – il demeure clos. Parfois je me demande si j’y aurais de nouveau accès un jour, je tente à croire qu’il est rempli de souvenirs car j’ai encore accès aux informations les plus importantes, je n’ai rien oublié de qui je suis. J’ai eu de la chance dans mon malheur, que ce soit ce casier dans le fond de la pièce qui soit touché et non pas un de ceux qui font mon identité.

Mais il y a un autre endroit qui a été touché, plus vaste : l’air ambiant de cette pièce. Les premiers mois, après cette découverte, j’avais une peur bleue de ramener une information importante que je devais classer pour m’en souvenir. Pourquoi ? Parce que certains dossiers que je ramène, dont je viens juste d’avoir l’information.. Disparaissent. C’est sûrement dû à cette substance, elle se promène dans les particules d’air et si elle touche un dossier posé sur mon bureau, POUF, il disparaît, comme par magie. Comme si l’information ne finissait jamais son chemin, et elle ne le fera jamais. J’oublie aussi le fait d’être entrée ici pour y déposer un dossier par moment.

Quand je pose des questions autour de moi et que je vois les yeux de mon interlocuteur surpris, désorienté ou parfois même gêné, je comprends alors qu’il m’a déjà donné ce dossier d’informations mais qu’il n’est jamais arrivé à destination. C’est le seul moyen que j’ai de savoir quand j’ai un bug, et mon seul moyen de me battre contre ça, d’aller chercher la même information encore et encore jusqu’à ce qu’elle soit en sécurité.

Aujourd’hui j’accepte cette défaillance, mais il m’aura fallu quatre ans. Quatre ans pour comprendre que ça ne s’arrêtera propablement pas. Quatre ans pour trouver une solution. Quatre ans pour réussir à en parler. Pourtant ce n’est pas la première défaillance que je rencontre, elle a juste été plus dure à cerner. Je me battais dans le vide contre ce truc invisible. Aujourd’hui j’ai appris à vivre avec lui et je n’ai plus peur d’entrer dans ce bureau.

Ce bureau, c’est ma mémoire.

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